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"Ils sont vivants"

Une stagiaire, qui a participé l’été dernier au stage de Frédérique Dolphijn « Ils sont vivants », nous autorise à partager son texte né de cet atelier d’écriture.

Elle nous dit vouloir renouer avec une pratique d’écriture, avant de nous expliquer comment s’est déroulé l’atelier : « Nous avons travaillé sur base de morceaux de musique qui permettaient l'émergence des voix de nos personnages. Nous avons également utilisé des photos, une réflexion approfondie sur les 7 péchés capitaux, l'influence des personnages des autres participants sur notre histoire... Et, abordé des moments plus corporels d'intériorisation du personnage, de projections "sous" marine au bord de l'eau à Neufchâteau. » Les journées étaient structurées de cette façon : « 2 jours et demi d'exercice sur base de contrainte artistique, 2 jours et demi d'écriture en projet. »

Dans son témoignage, elle relate également une ambiance où « tout est possible, de tous les possibles sans jugement, dans l'écoute attentive et intéressée ».

Cette participante est repartie avec de nouvelles techniques créatives, dont celle de la cartographie du personnage. « Je me suis à la fois approchée de ce qui est proche de la force du répertoire du conte. Et, en même temps, j'ai perçu la nécessité de rechercher des eaux plus tranquilles dans lesquelles pouvoir aussi me baigner ».

Le texte qu’elle nous présente a été créé en laissant « le choix du temps, du rythme, du lieu et de la forme » à l’écriture.

Bonne lecture !

Nous pouvons déjà vous annoncer que Frédérique Dolphijn animera l’été prochain un atelier d’écriture qui proposera un travail sur la mise en mots de nos perceptions… Tout un programme…

« Pour atteindre la criée, elle traversait les arbres, les champs, les rues, les maisons, les autres. Ces villageois qui lui avaient craché à la gueule, son haleine fétide, lorsqu'elle essayait encore de leur adresser la parole. Ils avaient dit: effluve, pescaille, marée montante, fin de criée. Ils n'avaient jamais raconté l'arôme, la tentation, le désir et le manque. Ils avaient eu bien tort. Maintenant, ils l'imploraient.

Elle arrivait de nuit sur le port silencieux. Non qu'elle eut peur de la lumière sur son visage mais pour le plaisir de l'obscurité qui donne à voir. Sur l'étale du pêcheur, trois paquets distincts l'attendaient. Aucun échange de mots n'était nécessaire, hormis le désuet "A demain".

Elle calait sur sa hanche le plus gros des colis et le reste de l'argent. On ne savait jamais avec le prix du poisson. Elle alignait ses yeux sur le pas de ses chevilles bleutées et refermait sur sa jupe tachée, sa main couleur de nouveau-né, lorsque, dans son œil, entre l'aqueux et le glissant, un vol d'oies blanches s’était logé. Soyeux et approchant. Elle avait détourné la tête et marché aussi vite que ses jambes épaisses le lui avait permis, jusqu'à la cabane. Elle avait déposé dans la saumure le plus gros des poissons. L'odeur du sel. Le sel sur sa peau. Il lui piquait les yeux et les souvenirs. Alors parfois, debout entre les cuves d'eau de mer, l'aile de corneille palpitait à nouveau sous ses jupes. Elle n'y prêtait guère d'attention.

Les autres ceux qui disaient odeur, comme on dit puanteur, arrivaient tôt le matin ou le soir étalé. Les plus vaillants d'entre eux se pressaient à sa porte à l'heure du midi. Dehors, le bruit de leurs poings assourdis par l'épaisseur des gants. Le bas des pantalons salis, le parapluie à l'emportée. Ils maintenaient un corps droit, plat, lisse.

Dedans la cabane, ils regardaient par la fenêtre, paniqués, leur corps resté figé dans l'eau boueuse de la forêt.

-          Assied toi

-          Heu, heu non. Ça ira comme cela. C'est un ami qui m'a dit...peut être que je pourrais revenir plus tard.

-          Assieds-toi

Pour les récalcitrants, elle ôtait de son crâne, le tissu qui couvrait les creux violets, les os saillants, les herbes vertes. Ils reculaient, trébuchaient et s'affalaient sur la chaise. La seule qu'elle possédait et  à laquelle, elle ne s'adossait jamais.

Avant la Grande Peur, elle avait une chambre à elle, une baignoire, un boudoir, un dressoir, une bonne, une sœur. Elle possédait des parfums, des robes, des chaussures, des chaussures, des chaussures. Elle donnait aux pauvres, aux demandeurs, aux quêteurs, aux cousins, aux neveux, aux germains et aux sots aussi. Mais très peu. Elle avait des jeux, des livres, des armoires. On disait d'elle, qu'elle était belle. Surtout ses cheveux. Elle jouissait de fleurs, de bosquets taillés, de fontaine de jouvence. Avant la Grande Peur, ce qui vibrait, vrombissait et piquait, l'indisposait.

Dans la cabane, elle avait recréé une tapisserie d'êtres vivants. Crissant, vibrant, grignotant. Elle dessinait pour eux, sur les murs, des feuilles en mouvement. Elle laissait sous les portes, du vide pour qui ils puissent partir et revenir.

-          Libère-le

Les hommes, plus rarement les femmes, s'exécutaient et ouvraient d'une main tremblante le bocal d'offrande. Elle suivait du majeur l'envol d'un aoûtat, d’une horloge de la mort ou d’un carabe doré. Le quémandeur disait:

-          Pour votre insectarium?

Il cherchait à comprendre par classification. Elle ne répondait pas et s'immobilisait. L'autre en miroir, agissait de la sorte. Suffisamment docile, il accueillait à son corps défendant le touché des mandibules, l'air pulsé de centaines d’ailes transparentes. Incapable du moindre mouvement. Elle observait, jouissait de sa faiblesse et prenait, le temps nécessaire, avant de lui dire, les mots oubliés. Il s’agissait toujours de haine, d’envie ou d’amour contrarié. Rien qui fut réellement surprenant ou même intéressant. Elle lui chuchotait à l’oreille :

-          Qu’aviez- vous donc besoin d'épouser cette femme.

Battement de paupières en guise de réponse.

Satisfaite, elle accédait alors à la réserve et soulevait les treilles. Ses mains rougies en ramenaient l'objet spécifique. Fort et rassasié. L’importun repartait pour le meilleur et surtout pour le pire. » (Christelle Lauvaux, 2017)